LES VOYAGES D'HONORE DE BALZAC

Le mariage au bout du voyage...

Balzac peste contre cette révolution qui amplifie ses difficultés financières. Cette période de chaos met à mal non seulement la presse, l’écrivain se plaint de ce qu’il n’y a « plus de journaux constitués comme ils l’étaient, partant plus de feuilleton, plus de recettes littéraires », mais de plus, elle entraine une chute de la valeur des fameuses actions des chemins de fer du Nord. Et la maison de la Rue Fortunée continue à engloutir des sommes d’argent non négligeables…

Soucieux de pouvoir retourner en Ukraine, il se tourne alors vers la solution de repli qu’est le théâtre, en proposant des adaptations à la scène de certains de ses romans, comme Le père Goriot.

Enfin, ce que Balzac considère sans doute comme le plus grave, la Révolution complexifie grandement toute entrée d’un Français en Russie…      

 

Afin d’obtenir un passeport et l’autorisation d’entrer en Russie,  il entreprend d’écrire deux lettres qu’il remet au chargé d’Affaires Nicolas Kisséleff, l’une étant destinée au comte Ouvaroff, ministre russe de l’Instruction Publique et l’autre au ministre russe de la Police, le comte Orloff. Celui-ci se charge alors d’envoyer au tsar un rapport récapitulatif qui témoigne en faveur d’une autorisation d’entrée pour l’écrivain :

 

«  Considérant la conduite irréprochable de Balzac lors de son dernier séjour en Russie, et la requête du comte Ouvaroff à son sujet, de mon côté, je croirais possible de satisfaire à la demande de Balzac de lui permettre de venir en Russie […] Me soumettant entièrement à ce sujet à la Haute décision de Votre Majesté Impériale, je suis heureux de présenter avec cela les lettres originales de Balzac, adressées au comte Ouvaroff et à moi-même, ainsi que les recommandations de ce dernier concernant cet étranger. »

 

La réponse du tsar est courte mais sans ambigüité : « Oui, mais avec une stricte surveillance. »

 

Balzac obtient son passeport à la Préfecture de Police le 22 août et les visas à la légation russe une semaine plus tard. Il écrit, dans la foulée, une lettre au directeur des douanes russes, le Général Hackel, pour l’avertir de son arrivée prochaine et de son intention, voyageant seul et ne parlant pas l’allemand, de faire douaner ses bagages à Paris et de les faire expédier à la douane de Radziwilloff. Il ne manque pas d’ajouter avec humour :

 

« La Russie est maintenant ma maîtresse et la France ma femme légitime ; et, comme beaucoup de maris, je serai plus souvent chez ma maîtresse que chez ma femme »…

 

Le 19 septembre 1848, Balzac se rend à la Gare du Nord pour prendre le train du soir en direction de Cologne. Les tronçons de chemin de fer manquants qui l’avaient obligé à voyager en Schnell-post l’année dernière, sont à présent mis en service. Le trajet Paris – Cracovie ne dure plus que 60 heures, contre 90 heures en 1847.

 

 

 

 

Balzac semble avoir fait quelques haltes sur le chemin car il n’arrive à Brody que le 26 septembre et passe la frontière à Radziwilloff le lendemain. Il fait une dernière escale de quelques jours au château de Wisniowiec chez André Mniszech, qui l’accompagne ensuite à Wierzchownia le 2 octobre 1848. Quant aux bagages, expédiés à part à la douane de Radziwilloff, ils n’arriveront à destination que le 6 décembre…

 

L’écrivain s’installe à nouveau dans cette vie coupée de tout, tellement coupée de tout qu’il semble n’en plus éprouver le même enthousiasme… Sa santé est fragile, il est devenu un vieil homme avant l’âge, littéralement usé. Peut-être aussi que l’attitude de Mme Hanska le déçoit par rapport à tout ce qu’il avait pu rêver de leur réunion. Ainsi se confie-t-il à sa mère dans une lettre :

 

« Les personnes avec lesquelles je vis sont excellentes pour moi, mais je ne suis encore qu’un hôte très choyé et un ami dans la véritable acceptation du terme. On connaît ici toutes les personnes de ma famille, et mes chagrins sont très vivement partagés ; mais que faire contre des impossibilités ? »

 

 

C’est en proie à la dépression qu’il se livre à son amie de toujours, Mme Zulma Carraud :

 

 « Comme la vie est autre vue du haut de cinquante ans ! et que souvent nous sommes loin de nos espérances ! […] Quelle rapidité pour l’éclosion du mal et quels obstacles pour les choses du bonheur ! Non ! c’est à donner le dégoût de la vie. Il y a 3 ans que j’arrange un nid et qui a coûté ici une fortune (hélas !) et il y manque les oiseaux. Quand viendront-ils ? Les années courent, nous vieillissons et tout se flétrira, même les étoffes et les meubles du nid. Vous voyez, chère, que tout n’est pas rose, pas même pour celles qui, en apparence, ont la fortune. »

De plus, il semble que quelques frictions apparaissent entre les deux amants à propos des dépenses que Balzac a faites pour l’aménagement de la Rue Fortunée : il a dépensé en proportion égale de son amour pour la belle Eve, c’est-à-dire énormément. C’est découragé qu’il avoue à sa sœur, en décembre de la même année :

 

« A 50 ans avoir encore 100 000 francs de dettes, et ne pas être fixé sur une question qui est toute ma vie et mon bonheur, voilà la thèse de l’année 1849. »

 

Balzac n’entreprend pratiquement rien durant ce second séjour, sa santé se dégradant de plus en plus : il souffre à présent d’hypertrophie du cœur qui le laisse essoufflé au moindre effort. Il est obligé de renoncer au projet d’excursion à Odessa, ou plus près, à Kiev, mais aussi, plus tard, à un retour à Paris qu’il avait prévu en hiver 1849 pour s’occuper de ses affaires.

Mme Hanska, à qui le tsar avait refusé de conserver ses terres en cas de mariage avec un étranger, franchit finalement ce pas tant espéré par Balzac depuis des années : en février 1850, elle prend la décision de donner ses terres et son domaine à sa fille, afin de pouvoir l’épouser et l’accompagner en France. L’état de santé de Balzac n’est sans doute pas étranger à son changement d’attitude…

Après des démarches effectuées par Anna et Georges auprès de l’évêque de Jitomir, le mariage est enfin célébré le 2 mars 1850, à l’église Sainte-Barbe de Berditchev par l’abbé Victor Ozarowski, en toute intimité.

Balzac annonce l’heureuse nouvelle à sa fidèle amie Mme Carraud, d’une façon émouvante :

 

« Donc, il y a 3 jours, j’ai épousé…Cette union est, je crois, la récompense que Dieu me tenait en réserve pour tant d’adversité, d’années de travail, de difficultés subies et surmontées. Je n’ai eu ni jeunesse heureuse ni printemps fleuri ; j’aurai le plus brillant été le plus doux de tous les automnes […]. »

 

Le 24 avril, à bord d’une berline achetée à Berlin, le couple quitte Wierzchownia en direction de Paris. Ce qui aurait été un voyage de noces heureux s’il avait été entrepris quelques années auparavant, s’avère être un parcours de souffrance pour Balzac et d’inquiétude pour Eve.

 

Leur chemin de retour passe par les villes de Brody, Cracovie, Dresde où le couple ne résiste pas à l’achat de bijoux et antiquités et où Balzac demande par lettre à sa mère de tenir prête la demeure de la Rue fortunée pour leur arrivée le 20 ou 21 mai.

Après avoir dépassé les villes de Francfort et de Strasbourg, le couple arrive enfin à Paris dans la soirée. Balzac qui avait sans doute rêvé des millions de fois l’arrivée de sa femme chérie dans leur demeure conjugale, est encore une fois confronté à une réalité amère : le domestique devant les accueillir n’est pas là ; il faudra appeler un serrurier en pleine nuit et forcer la porte…

 

L’écrivain n’aura que peu de temps pour savourer son rêve qui l’habite depuis 17 ans.

Après d’atroces souffrances, il s’éteint dans la nuit du 17 au 18 août 1850.  

Eglise de Sainte-Barbe à Berditchev

Plaque commémorative du mariage

d'Honoré de Balzac et d'Evelyne Hanska

Maison de Mr et Mme de Balzac,

rue Fortunéeà Paris

BALZAC

HANSKA
Association Franco Ukrainienne