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Le séjour viennois a endetté Balzac de façon impériale…

La majeure partie de l’argent englouti aussi vite dans ses folies de grandeur avait été obtenue selon son système habituel, en se faisant payer ses futurs ouvrages (parfois même pas encore commencés) par les journaux et éditeurs contre un engagement de livraison à une date fixée. Pris dans le tourbillon viennois, il n’a cette fois-ci pas suffisamment travaillé pour honorer ses engagements littéraires et son retour à Paris le plonge de suite dans une période de labeur acharné et de conflits juridiques avec l’éditeur François Buloz à qui il devait la livraison du roman Le Lys dans la vallée.

Balzac est conscient que la masse de travail à fournir, proportionnelle aux dettes à résorber, ne peut lui faire espérer de rendre visite au couple Hanski en Ukraine dans les mois à venir…

 

En cette année 1835, il s’installe de nouveau dans son rythme parisien : travail littéraire assidu – quelques soirées mondaines et aventures amoureuses – nombreuses dépenses extravagantes et spéculations vouées immanquablement à l’échec – dettes aggravées – travail littéraire forcené. 

LES VOYAGES D'HONORE DE BALZAC

Saint-Pétersbourg... à toute vapeur !

Les années passent, durant lesquelles Balzac enrichit son édifice littéraire d’innombrables chefs-d’œuvre et au fil desquelles l’espoir de rejoindre l’étoile polaire ne devient qu’une faible lueur.

Leur correspondance s’est en effet peu à peu distendue au fil de ces années, teintée souvent de reproches réciproques et d’amertume. Madame Hanska, tenue au courant des « incartades» de Balzac par l’intermédiaire de la communauté polonaise installée à Paris, reproche souvent à son « moujik » d’avoir brisé les chaines de la fidélité qu’ils s’étaient promise à Genève, ce que dément catégoriquement Balzac, souvent avec mauvaise foi et agacement …

 

C’est dans ce contexte que Balzac reçoit, le 5 janvier 1842, la lettre lui annonçant le décès de Monsieur Hanski le 10 novembre 1841. Enfin le jour tant attendu, devenu inespéré pour Balzac âgé maintenant de quarante-trois ans, est arrivé ! Sa fougue amoureuse renaît alors de ses cendres à la vitesse de l’éclair…

Il fait part à la jeune veuve de son intention de la rejoindre immédiatement à Dresde où elle séjourne depuis quelques temps. Celle-ci s’y oppose formellement, Balzac en est littéralement mortifié. Ce refus se justifie sans doute par les problèmes d’héritage auxquels elle est confrontée : l’un des parents de Monsieur Hanski a en effet engagé une action judiciaire contestant le testament de celui-ci et remettant en cause la communauté de biens avec son épouse. Madame Hanska a perdu le procès tenu à Kiev et doit faire appel à Saint-Pétersbourg pour tenter d’entrer en possession de ses droits. 

Balzac ronge son frein – d’autant que l’issue du procès concernant la fortune de sa maîtresse ne lui est pas indifférente… – jusqu’à ce que Madame Hanska lui donne enfin,  en avril 1843, la permission de la rejoindre à Saint-Pétersbourg.

Balzac se lance alors dans une course surhumaine mettant en péril sa santé, pour terminer les deux romans qui constitueront sa cagnotte de voyage : Splendeurs et Misères des courtisanes et David Séchard (3ème partie des Illusions perdues). Il pense pouvoir se rendre en Russie fin juillet. Exténué, il avoue à Madame Hanska :

 

« Ma fatigue dépasse tout ce que vous pouvez imaginer, je suis un corps presque mort, mais un corps voyageur. »

Il engage immédiatement les démarches administratives requises pour l’entrée en Russie.

Les formalités que doit remplir tout Français souhaitant s’y rendre en 1843 sont plus longues et compliquées que de nos jours…  Le futur voyageur doit commencer par faire remplir par sa mairie une demande de passeport, appuyée par des certificats des autorités locales : pièces d’état civil, certificat de domicile et certificat de bonne vie et mœurs. Le passeport, établi par le préfet sur l’appui de ces documents, est ensuite envoyé au Ministère de l’intérieur qui le soumet lui-même au visa de l’Ambassade de Russie, par l’intermédiaire des Affaires étrangères.

Le 14 juillet 1843, après une longue attente, Balzac vient enfin retirer son passeport visé auprès du secrétaire de l’ambassade, Victor Balabine. Celui-ci dresse un portrait de l’illustre écrivain pour le moins peu flatteur … :

 

« Un petit homme gros, gras, figure de panetier, tournure de savetier, envergure de tonnelier, allure de bonnetier, mine de cabaretier, et voilà. Il n’a pas le sou donc il va en Russie : il va en Russie, donc il n’a pas le sou. »

Jusqu’alors, le voyageur français se rend en Russie soit par voie terrestre, en passant par Berlin ou bien par la Hollande, soit en partie par mer, en rejoignant Lübeck (Allemagne du Nord) par la route puis en traversant la mer Baltique jusqu’à Saint-Pétersbourg. L’apparition des bateaux à vapeur dans les années 1820 et surtout la création de compagnies maritimes assurant le trajet de voyageurs changent la donne…

La traversée pour Saint-Pétersbourg est fixée au 21 juillet, pour une durée estimée de sept jours, à bord du paquebot Devonshire, nouvellement mis en ligne en remplacement du Britannia, avec service français et anglais auprès des passagers.

Les tarifs en vigueur cette année-là sont de 200 frs pour la 1ère classe et de 150 frs pour la 2ème classe, soit respectivement environ 800 € et 600 € pour un aller-retour.

 

Le 19 juillet 1843, sept ans après son dernier séjour auprès de Madame Hanska, Balzac quitte Paris avec la ferveur d’un jeune amoureux… :

« Je pourrai peut-être, en deux mois, vous tant regarder, que je reprendrai mes sept ans de privation. Sept ans ! et tout ce que j’ai souffert. Eh ! bien, tout cela disparaîtra dans une minute. »

En juillet 1843, Balzac opte d’emblée pour la compagnie de Dunkerque. D’autant plus que son directeur M. Châteauneuf, étant un grand ami de Léon Gozlan, lui-même très lié avec Balzac, lui promet de le « combler d’attentions, et de lui donner la meilleure cabine sur le pont »

En 1838, la compagnie maritime L’Europe obtient du tsar Nicolas 1er  le privilège d’exploiter une ligne régulière entre Le Havre et Saint-Pétersbourg par bateaux à vapeur.

La concurrence est lancée et s’avère âpre dès le début : le 12 février 1840, ainsi que l’annonce Le journal de Rouen daté du 14 février, une nouvelle ligne Dunkerque – Saint-Pétersbourg est créée. La nouvelle compagnie insiste sur l’avantage de partir de Dunkerque, évitant ainsi « le passage périlleux de la Manche et du Pas de Calais » et se targue d’établir « ses prix de transport sans s’inquiéter des tarifs et surtout des menaces d’en cas de concurrence de Monsieur le directeur de la compagnie l’Europe ».

Le duel engagé entre les deux compagnies sur le terrain des tarifs, durée de voyage et nombre de voyageurs embarqués durera jusqu’à leur fusion en 1844…

Le réseau de chemin de fer, encore à ses débuts, n’allant pas jusqu’à Dunkerque, il rejoint le port d’embarcation par malle-poste, en empruntant l’actuelle route nationale 16 qui passe par Pierrefitte-sur-Seine, Amiens et Hazebrouck.

 

Le paquebot Devonshire l’attend à quai dans le port de Dunkerque. En cette année 1843, nous sommes encore bien loin de l’ère des croisières de rêve… Il faut attendre le développement des traversées transatlantiques à la fin du 19ème siècle pour voir apparaître des paquebots de plus en plus imposants et sophistiqués.

Le Devonshire, tout comme le Britannia, sont représentatifs des premiers bateaux à vapeur : bateaux mixtes à voiles, ils étaient propulsés par des roues à aubes fixées sur chaque flanc, actionnées par un moteur à charbon. Ils utilisaient cependant leurs voiles le plus possible car le combustible était cher et encombrant. D’une longueur d’environ 45 mètres et d’une largeur de 8 mètres, ces paquebots se déplaçaient à la vitesse moyenne de 7 nœuds, soit 13 km / h. En plus de leur cargaison, ils pouvaient embarquer une vingtaine de passagers.

Port de Dunkerque vers 1850

 

Le Britannia 1842

Le témoignage que livre Charles Dickens sur sa traversée de l’Atlantique à bord du Britannia en 1842 nous donne un aperçu des conditions de voyage qu’a dû endurer Balzac à bord du Devonshire, même en ayant bénéficié, comme promis, de la meilleure cabine du navire : absence de ventilation et de système de chauffage ;  pas d’eau courante ni de toilettes ;  pas de moyen de conservation de la nourriture, une fois fondue la glace dans laquelle on l’entrepose…Seule une vache attachée dans un renfoncement du pont fournit quotidiennement aux passagers une boisson à peu près saine.

Le grand salon fait office en même temps de séjour et de salle à manger. Les repas y sont descendus de la cambuse située sur le pont, ce qui fait que par mauvais temps, la nourriture arrive froide dans les assiettes, bien souvent copieusement arrosée d’eau salée…

Quant à la cabine, Dickens avoue ironiquement qu’elle « est si minuscule qu’essayer d’y caser les malles est aussi vain que de vouloir loger une girafe dans un pot de fleur » !

Dès l’approche de Saint-Pétersbourg, la surveillance douanière du régime autocratique est extrêmement stricte envers les voyageurs européens. La compagnie maritime française rappelle d’ailleurs avant le départ de Dunkerque qu’il est interdit de confier aux marins toute lettre, paquet, journal ou autre objet.

Une première inspection du paquebot est effectuée par la police douanière russe à Cronstadt, ville située sur l’île de Kotline, à une vingtaine de kilomètres de Saint-Pétersbourg. Les passagers doivent alors débarquer du navire de haute mer pour gagner Saint-Pétersbourg à bord d’un petit bateau à vapeur qui, selon Custine, est « sale et mal construit ». Les voyageurs peuvent y emmener les objets légers et les malles, à la condition toutefois qu’ils aient été auparavant scellés au plomb par les douaniers de Cronstadt, les voitures et bagages plus volumineux restant provisoirement sur l’île.

La dernière épreuve attend les passagers occidentaux à hauteur du quai Anglais, en face de la douane urbaine de Saint-Pétersbourg. Il n’est pas rare que quelque passager français soit refoulé sans pouvoir descendre en ville, faute de ne pas satisfaire aux règlements douaniers en vigueur…

Intérieur d'un paquebot du type Devonshire

Paquebot en pleine mer vers 1840

Balzac navigue malheureusement sur une mer agitée huit jours durant et arrive à Saint-Pétersbourg avec un jour de retard par rapport à la date prévue, soit le 29 juillet 1843.

Si Balzac souhaite séjourner incognito dans la capitale russe, c’est sans compter avec la presse pétersbourgeoise qui divulgue immédiatement son arrivée ainsi que le motif de son voyage : le Bulletin pour les gens du monde annonce l’arrivée d’un « certain français, au nom de famille compliqué, accompagné d’un titre : homme de lettre ». L’Abeille du Nord, mieux au fait de la renommée de Balzac, déclare qu’il serait venu à Saint-Pétersbourg « non pour ses activités littéraires, mais pour rendre visite à sa fiancée ». Cette révélation sécurise plutôt la haute société pétersbourgeoise, qui redoutait que l’écrivain ne soit venu avec les mêmes intentions que Mr de Custine : suite à un séjour en Russie en 1839, celui-ci formula une critique virulente du système autocratique russe dans son ouvrage La Russie de 1839.

 

Ile et place de Cronstadt 1843

Quai des Anglais vers 1850

Quai de la Néva, où débarque Balzac.

Photo datant des années 1900

Soucieuse de garder malgré tout une certaine discrétion sur la présence de Balzac à ses côtés, Madame Hanska lui a réservé un meublé à la Maison Pétroff, située tout près de la Maison Koutaïsoff, sa résidence de la rue Bolchaïa Millionaïa. Cette pension, tenue par Madame Tardif, une veuve francophone, est loin d’offrir le même standing que le prestigieux hôtel Demouth où elle avait initialement pensé loger Balzac. La chambre s’avère inconfortable et le lit est infesté de punaises, ce qui n’empêche pas Balzac de s’effondrer de fatigue :

« Malgré les soins de la mère du grand homme, il y a des insectes ; mais j’ai dormi par la force de la fatigue, et j’ai maintes fois été réveillé par une affreuse migraine. J’ai été trop secoué hier, à part le cœur. Quoique fort, il y a des émotions qui dépassent mes forces.»

 

Toujours est-il que la maison Tardif semble, avec le séjour de Balzac, destinée dès lors à accueillir des compatriotes français : en effet, ayant été endommagée pendant la seconde guerre mondiale, elle sera complètement transformée pour donner naissance à deux bâtiments, dont l’un abrite aujourd’hui le consulat de France…

Le lendemain de son arrivée, à peine remis de son voyage éprouvant, Balzac se précipite avec une émotion intense chez la comtesse Hanska.

Le « feuilleton » amoureux semble reprendre exactement là où il s’était interrompu sept ans auparavant, faisant fi des années qui ont transformé les deux protagonistes :

 

« […] j’ai eu le bonheur, à midi environ, de revoir et de saluer ma chère comtesse Eve dans sa maison Kutaïsoff, grande Millione. Je ne l’avais pas vue depuis Vienne, et je l’ai trouvée aussi belle, aussi jeune qu’alors. Il y avait sept ans d’intervalle, cependant, et elle était restée dans ses déserts de blé comme moi dans le vaste désert d’hommes de Paris.[…] De 1833 à 1843, il s’est écoulé dix années, pendant lesquelles tous les sentiments que je lui porte ont, contrairement à la loi commune, grandi, de tous les chagrins de l’absence, et de toutes les déceptions que j’ai eues. On ne refait ni le temps ni les affections ! »

Balzac et la comtesse Hanska, tout au long des six semaines suivantes, savourent enfin sans entrave leur amour, restant bien à l’abri de la société pétersbourgeoise … Après-midi passés dans le salon bleu de la comtesse, flâneries en amoureux le long des quais de la Néva, du Palais d’Hiver et de l’Ermitage, séances de « shopping » au grand Magasin Anglais situé à l’angle de la Perspective Nevski, où Balzac a sans doute admiré les fameux bronzes dorés russes exposés. Bref, une simple et douce vie de couple dont en avait rêvé Balzac depuis si longtemps…

Si la comtesse décline prudemment la plupart des invitations venant d’admirateurs de Balzac, qui sont nombreux à Saint-Pétersbourg, elle accepte cependant celle de son amie Hélène Smirnova.

Fin août, le couple part lui rendre visite à Peterhof situé à 32 km à l’ouest de Saint-Pétersbourg, sur la baie de Kronstadt. Balzac en profite pour y découvrir le somptueux château construit pour Pierre Le Grand en 1726.

 

Le 21 août, Balzac est convié à une visite des plus prestigieuses : il est invité, par l’entremise d’un Général allié à la famille de Mme Hanska, à la grande revue annuelle des troupes par le tsar Nicolas Ier, qui se déroule au camp de Krasnoïe Selo, à une vingtaine de kilomètres au sud de Saint-Pétersbourg. Y assistant sous un soleil de plomb, Balzac doit cependant se contenter de voir l’empereur à une distance de cinq mètres, sans pouvoir l’approcher d’avantage et encore moins lui adresser la parole.

 

Madame Hanska dans son salon bleu.

Aquarelle peinte par Karl Ivanovitch Kollman en 1843, et que Mme Hanska offrira à Balzac en juin 1844.

Ermitage et pont de l'Ermitage 1826

Revue des troupes à Krasnoïe Selo par Nicolas 1er

Camp de Krasnoïe Selo 1840

Ceci ne l’empêchera pas de porter un jugement assez critique sur la ville, une fois de nouveau installé dans sa vie parisienne. Il livre en 1845, dans son ouvrage Histoire et Physiologie des boulevards de Paris, une description peu engageante de la plus grande artère de Saint-Pétersbourg et d’une manière plus générale, de l’atmosphère qui règne dans la ville sous le régime autocratique du tsar : 

 

« La Perspective [Nevski] ne ressemble à nos Boulevards que comme le strass ressemble au diamant, il y manque ce vivifiant soleil de l'âme, la liberté... de se moquer de tout qui distingue les flâneurs parisiens. Les usages du pays empêchent d'y causer trois ou de s'attrouper à la moindre cheminée qui fume trop. Enfin le soir, si beau, si agaçant à Paris, fait faillite à la Perspective ; mais les édifices y sont étranges, et si l'Art ne doit pas se préoccuper de la matière employée, un écrivain impartial avouera que la décoration architecturale peut en certains endroits disputer la palme aux Boulevards. Mais toujours des uniformes, des plumes de coq et des manteaux ! mais pas un groupe où se fasse le petit journal ! mais rien d'imprévu, ni filles de joie, ni joie. Les guenilles du peuple y sont sans variété. Le peuple, c'est toujours la même peau de mouton qui marche ! »

Il ne travaille pratiquement pas durant son séjour, totalement immergé dans son rêve d’amour…Sur son nuage, tous les lieux arpentés en compagnie de la comtesse lui semblent merveilleux.

Balzac quitte Saint-Pétersbourg le 7 octobre 1843. Peu désireux de revivre l’épreuve de la traversée en mer, il décide de revenir à Paris par voie terrestre.

C’est ainsi qu’il s’engage sur les routes traversant les provinces baltes de l’empire russe, à bord de la Karèta postoraya (malle-poste russe), avec pour compagnons de voyage deux jeunes sculpteurs russes se rendant à Rome, Nicolas Alexandrovitch Ramazanoff et K.M. Klimtchenko.

Les voyageurs passent par Narva et Tartu, villes aujourd’hui en Estonie. Ils continuent par Riga et Mitau (aujourd’hui Ielgava) en Lettonie et atteignent enfin la frontière russo-prussienne à Tauroggen (aujourd’hui Taurage) en Lituanie, au bout de 3 jours et demi de route.

 

Comme à chaque fois qu’il quitte la comtesse pour retourner à sa vie laborieuse de Paris, Balzac affiche une humeur maussade tout au long du trajet. Tout est sujet à critique. Cela commence par l’état des routes qu’il juge déplorable, sans doute d’ailleurs à juste raison :

« […] la chaussée de Pétersbourg à Tilsitt n’existe que sur deux parties, de Pétersbourg à Narva, et de Riga à Tauroggen, moins deux stations, en sorte que sur environ une moitié, le chemin est détestable quand il a plu, et il avait beaucoup plu. Figurez-vous les soubresauts que nous faisions ; mais les voitures sont excellentes, car elles y résistent. Tout ce qui est russe a la vie très dure. […] »

Cela continue par les plats locaux servis dans les relais qui indignent le gastronome français et lui font littéralement crier famine. Seule la dégustation du vin français qu’il a amené avec lui – du Sauternes et du Château-Margaux – et qu’il partage avec ses compagnons de route semble le sauver du marasme culinaire…  

Et de conclure… :

« Oh ! À Paris, là est la liberté de l'intelligence, là est la vie ! Une vie étrange et féconde, une vie communicative, une vie chaude, une vie de lézard et une vie de soleil, une vie artiste et une vie amusante, une vie à contrastes. »

La Perspective Nevski 1850

De part et d'autre du fleuve :

la tour de la forteresse Hermann de Narva

et la forteresse russe d'Ivangorod

Riga vers 1840

Après une halte d’une nuit à Tilsitt (aujourd’hui Sovetsk) en Prusse orientale, les voyageurs poursuivent leur route, à travers les contrées prussiennes, à bord de la Schnell-post (malle-poste allemande). Ils arrivent à Berlin le 14 octobre à 6 heures du matin.

Balzac descend à l’hôtel de Russie qui se situe à proximité des monuments touristiques de la ville. Après un repos bien mérité dans « le premier lit qui ressemble à un lit, depuis qu’ [il a] quitté Dunkerque », il part en compagnie de Ramazanoff arpenter la ville. La visite complète des monuments est bouclée en une heure ! On peut imaginer le degré d’enthousiasme de Balzac pour l’architecture berlinoise…

Il semble avoir été plus attentif à l’atmosphère sociale de la ville prussienne. Il décrit ainsi ses impressions à la comtesse Hanska :

 

« Berlin n’est pas comparable à Pétersbourg. […] Le prussien y foisonne, tandis que chez vous les habitants sont sans doute perdus dans les steppes des places et des perspectives. Les magasins, les figures, les passants, tout a un air indéfinissable qui ne s’explique pas encore par le mot liberté, mais qui se traduit par mœurs libres, ou mieux, liberté dans les mœurs. »

 

Son jugement définitif de la ville n’en reste pas moins, encore une fois, sans appel puisqu’il annonce que « Berlin est la ville de l’ennui ; [qu’il] y mourrait en une semaine »…

 

Le 16 octobre, il part rendre visite pour la journée au dramaturge allemand Ludwig Thieck à Potsdam ; il prévoit une excursion à l'ancien palais d'été du roi de Prusse Frédéric II, le palais de Sans souci. Suivant les indications de son ami naturaliste Alexandre de Humboldt, il emprunte le train à vapeur pour parcourir la distance de 70 km qui séparent les deux villes. Inaugurée en 1838, la section Berlin-Potsdam est la première ligne de chemin de fer construite en Prusse.

 

Les paysages et les villes baltes ne sont guère plus attrayants à ses yeux. Le sculpteur Ramazanoff, qui comprend et parle un peu le français, raconte avec ironie l’attitude de l’écrivain à son arrivée à Taurage :

« Il était drôle de voir Balzac, enveloppé dans sa pelisse, chaussé d’énormes bottes fourrées, coiffé d’un bonnet de fourrure, ayant les mains dans un manchon de femme, pataugeant dans la boue et grognant : - En voilà une ville ! »

Dès le lendemain, Balzac décide de reprendre le chemin de retour vers Paris.

Le réseau ferroviaire allemand est, en 1843, encore très fragmentaire et il oblige d’alterner train et Schnell-post. Ainsi, Balzac se doit d’étudier les itinéraires par souci d’efficacité et d’économie. La meilleure feuille de route semble de rejoindre Leipzig par train au départ de Berlin, pour continuer vers Mayence en Schnell-post, puis de poursuivre vers Paris, en partie en bateau à vapeur sur le Rhin et en train.

Balzac arrive à Leipzig le 18 octobre, après un voyage d’environ 200 kms en train, accompagné du fidèle Ramazanoff.

Son opinion sur le service ferroviaire allemand n’est pas, comme tout le reste, très élogieuse et Balzac ne peut s’empêcher de clamer la supériorité française :

« Les chemins de fer allemands sont un prétexte pour boire et manger. On s’y arrête à tout moment, on descend, on mange, on boit et l’on y remonte, en sorte que la poste de France va aussi vite que ces rails-là. »…

Il faut reconnaître que la critique n’est pas exagérée, si l’on en croit ce qu’en dit Edmond Teisserenc dans son rapport sur les chemins de fer, datant de 1842 : il y dénonce la durée interminable des stations, ce qui ramène la vitesse effective des trains allemands qui est d’environ 40 km/heure, à une vitesse moyenne de 25 kms/h…

Balzac passe la nuit dans une chambre bon marché mais médiocre à l’hôtel "Stadt Rom" et entreprend de visiter Dresde pendant une journée, avant de continuer son voyage de retour.

La foire qui se déroule à Leipzig au même moment vient perturber ses projets : toutes les places de la Schnell-post sont déjà réservées jusqu’au 22 octobre. Il décide alors de profiter de ce contretemps pour flâner tranquillement à Dresde qu’il rejoint en train.

Dresde, enfin, bénéficie d’un traitement de faveur : la ville séduit Balzac ; il s’y sent bien, plus libre. Dès le lendemain de son arrivée, il transmet ses impressions à la comtesse Hanska :

« J’ai fait tout Dresde, et c’est, je vous jure, une charmante ville, bien préférable, comme séjour, à Berlin. Elle tient de la capitale, de la ville suisse et de la ville allemande, les environs sont pittoresques, et tout y est charmant. J’ai conçu qu’on pût vivre à Dresde. Il y a un mélange de jardins et d’habitations qui recrée l’œil. » 

Il est conquis par l’architecture de la ville : il admire le palais et considère « qu’il n’y a rien en Russie, ni à Berlin, ni dans tout le nord qui vaille cela » ; il apprécie le théâtre « qui est bien le plus charmant théâtre [qu’il ait] vu », en précisant cependant que « c’est Desplechin, Séchan et Diéterle, les 3 décorateurs de notre Opéra français, qui sont venus l’arranger. »…

 

 

Ce que Balzac ne raconte pas à la comtesse, ce sont les maux de tête violents qui ne le laissent plus en paix depuis Berlin. Ces douleurs intenses s’avèreront être causées par une méningite qui deviendra chronique par la suite, et qui aurait été déclenchée par une insolation attrapée lors de la revue des troupes à Saint-Pétersbourg.

L’écrivain commence à payer gravement les excès qu’il inflige à son corps et son esprit depuis de trop longues années…

 

Le 22 octobre, il reprend la route pour Paris à bord de la Schnell-post. Il arrive dans la capitale parisienne vraisemblablement le 3 novembre au soir.

 

Sur cette dernière partie du voyage, Balzac reste relativement laconique. Il semble qu’il ait suivi le chemin des écoliers pour effectuer le dernier tronçon de voyage en 10 jours…Les quelques informations transmises à la comtesse Hanska sur l’itinéraire exact emprunté, sont souvent confuses, contradictoires. Cette imprécision  peut être mise sur le compte de son état de santé, qui est réellement préoccupant. Mais elle peut aussi être feinte : il n’est en effet pas exclu que Balzac soit parti rejoindre Madame de Brugnol, sa gouvernante et maîtresse depuis 1840, pour un petit périple le long du Rhin puis en Belgique…

 

 

A peine de retour à Paris, Balzac reprend la route le 8 novembre pour Le Havre, afin de récupérer ses malles qui elles, ont voyagé par bateau à vapeur depuis Saint-Pétersbourg.

Il aura été absent de la capitale trois mois et demi en tout et ce n’est, encore une fois, que labeur littéraire et factures impayées qui l’accueillent à son retour. Le rythme à reprendre est d’autant plus pénible que son état de santé l’affaiblit considérablement.

 

Le séjour à Saint-Pétersbourg, même s’il a permis à Balzac de donner enfin libre cours à sa passion amoureuse, ne l’a cependant pas totalement sécurisé quant à son avenir avec la comtesse Hanska. Il désire, de tout son être, l’épouser et mener enfin une vie sereine, tant sur le plan amoureux que sur celui de la sécurité financière. Plus rien ne s’y oppose, croit-il : la comtesse est libre et elle a obtenu à Saint-Pétersbourg gain de cause, concernant l’héritage de son époux défunt. Cependant, Eve Hanska ne semble pas partager cette impatience. Elle ne veut envisager leur propre mariage que lorsque sa fille Anna aura elle-même trouver un époux.

 

Balzac doit donc avec résignation s’installer une fois de plus dans l’attente…

 

 

Les éternelles interrogations le taraudent :

Quand reverra-t-il la comtesse qui va bientôt s’exiler sur ses terres ukrainiennes ?

Une fois sa fille mariée, consentira-t-elle à l’épouser ?

Combien de temps, d’années peut-être devra-t-il attendre le mariage d’Anna ?...

Plaque commémorative du passage de Balzac à Tauragé le 10 octobre 1843, inaugurée le 10 octobre 2013

Berlin vers 1840

Le théâtre royal de Berlin 1833

La Postdamer Bahnhof,

gare de départ à Berlin pour Postdam, 1843

Dresde 1842

BALZAC

HANSKA
Association Franco Ukrainienne