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Vienne...Roulez Calèche! 

 

Balzac, qui n’en est pourtant pas à sa première idylle, considère déjà la belle Madame Hanska comme la femme providentielle de sa vie, son « étoile polaire », ainsi qu’il la nomme, qui le guidera dans les méandres de son existence, qui lui apportera le réconfort auquel il aspire, tout à la fois dans le domaine affectif, financier et du prestige social…

 

Dès son retour à Paris en ce mois de février 1834, enivré par sa nouvelle liaison amoureuse, il se remet à son travail d'écriture avec ardeur. Il devine, en outre, que la séduction littéraire es un atout majeur auprès de la belle aristocrate...

Ainsi, durant cette année 1834, Balzac produit avec une énergie quasi surhumaine un nombre impressionnant d’œuvres dont son chef d’œuvre Le Père Goriot.

LES VOYAGES D'HONORE DE BALZAC

Cependant, c’est aussi avec une ardeur égale que Balzac reprend son rythme de dépenses parisiennes exorbitantes et qu’il engrange les dettes : achat d’un nouvel appartement rue Cassini, sorties mondaines, dépenses vestimentaires extravagantes…Seule l’écriture acharnée peut lui permettre de les résorber en partie et de se constituer une petite cagnotte pour rejoindre prochainement sa maîtresse.

 

Les mois passent à Paris, pendant lesquels la famille Hanski poursuit son séjour en Italie : Venise, Florence, Naples. A la fin de l’été 1834, le couple retourne à Vienne pour y passer l’hiver et prévoit de repartir pour l’Ukraine au printemps 1835.

Le temps presse pour les amants s’ils veulent se revoir avant l’exil de la bien-aimée au fin fond de la campagne ukrainienne…

 

Balzac, malgré son désir ardent de « baiser ce front idolâtré, sentir ces cheveux aimés », souhaite terminer son œuvre en cours Séraphîta avant de quitter Paris. Madame Hanska, quant à elle, réussit tant bien que mal à retarder son voyage de retour, au risque que cela semble suspect à son mari qui s’impatiente de rentrer sur ses terres. Le mois de mai sera le dernier délai pour une dernière rencontre…

Balzac n’a évidemment pas d’argent devant lui. Il s’en procure par des méthodes qui lui sont maintenant familières : vente d’objets au Mont-de-piété, demande d’avance de paiement aux éditeurs et aux journaux.Il prépare son voyage à la hâte et fixe son départ pour Vienne au 9 mai.

Trouver un prétexte à fournir au mari Hanski ainsi qu’à son entourage n’est pas chose ardue pour Balzac qui déborde d’imagination… Il prétend, sans doute à juste raison d’ailleurs, que l’écriture de son roman La Bataille, projeté depuis des années, nécessite qu’il connaisse les villes de Wagram et Aspern. Celles-ci se situant tout près de Vienne, une petite visite au couple Hanski tombe sous le sens !

Maison de Balzac Rue Cassini

Au frais de location de calèche viennent s’ajouter ceux, pas moins élevés, d’un serviteur en livrée (qui est pour l’occasion son valet de chambre Auguste) que Balzac s’attribue en grand seigneur pour le voyage. Le serviteur, qui voyage à l’arrière de la calèche, a pour fonction d’aider son maître à monter et descendre de la voiture, ce qui pouvait s’avérer d’un grand secours dans certaines situations…

Balzac n’a aucune envie de revivre l’inconfort d’un voyage effectué en malle-poste. De plus, Vienne, ville impériale, mérite quelques égards…

Le 7 mai, il loue chez le carrossier Panhard « une calèche poste chaise », pour un aller-retour Paris-Vienne. Le prix convenu s’élève à 400 francs de l’époque, ce qui équivaudrait très approximativement à 1 500 euros d’aujourd’hui.

La calèche présente le précieux avantage d’être une voiture légère donc rapide, tractée par deux chevaux, ne transportant qu’un seul ou deux passagers, ce qui évite la promiscuité « écrasante» qu’a subie Balzac lors de son précédent voyage...

 

Calèche de voyage 1830

Balzac quitte donc Paris le 9 mai, emportant dans ses bagages le manuscrit de Séraphîta qu’il compte terminer à Vienne. Il emprunte la route postale de Strasbourg, qui passe par Chalons et Metz. Après avoir traversé Strasbourg et Karlsruhe, il continue vers Heidelberg et fait escale au château de Weinheim, afin de rendre visite à Mme Jane Digby.

Le château de Weinheim aux environs de 1840

Après cette halte d’une journée, Balzac reprend avec impatience la route qui traverse le sud de l’Allemagne, en passant tout d’abord par Stuttgart, puis Munich.

Il atteint enfin les terres autrichiennes, passe par Linz et Schönbrunn, lieu de résidence de la famille impériale et arrive à destination le 16 mai à une heure de l’après-midi.

 

En comprenant l'escale à Weinheim, le voyage aura duré sept jours.

 

Dès son arrivée, Balzac descend à l’auberge « Zur goldenen Birne » (auberge de la Poire d’Or) située près du quartier du Prater, dans la Landstrasse, non loin de l’hôtel luxueux « Walterisches Haus » où séjourne le couple Hanski.

L’établissement « Zur goldenen Birne » est à l’époque particulièrement prisé par la société viennoise pour ses bals organisés régulièrement, avec à la tête de l’orchestre de prestigieux musiciens tels que Johan Strauss père.

Le hasard veut que Balzac, sans le savoir, y occupe la chambre même où Charles Thirion, amant français de la comtesse Luise Thürheim (elle-même amie de Madame Hanska), se suicida deux ans auparavant, un pistolet dans une main et le roman de Balzac La Peau de chagrin dans l’autre…

 

Stuttgart 1835

Balzac reprend donc la route pour Paris en empruntant le même parcours qu’à l’aller.

Après quarante-huit heures de voyage, il fait une halte imprévue à Munich, après avoir eu un accident non loin de là, à Hohenlinden. Il raconte ses mésaventures à Mme Hanska dans une lettre  datant du 7 juin :

 

« Je suis arrivé hier à Munich, il était onze heures du soir, mais j'y serais venu en trente-six heures au lieu de quarante-huit, sans trois mauvais postillons, qu'aucune puissance humaine n'a su faire aller et qui, chacun, m'ont perdu trois heures. J'ai dormi sept heures et, je viens de me réveiller pour m'acquitter de la promesse que je vous ai faite de vous écrire un mot. Puis, à dix heures, après avoir vu l'extérieur des édifices, je repartirai avec la même célérité.

 

Je n'ai rien de romantique à vous mander sur un voyage, toujours triste quand on quitte de bons amis. Je n'ai eu d'autres événements que deux chevaux qui avaient l'habitude d'aller chercher du sable et qui ont failli me jeter dans la carrière, le postillon n'ayant pas pu les empêcher d'aller à leurs habitudes. Je me suis jeté à temps hors de la voiture et j'ai fait comme eux, j'ai repris le chemin de Vienne ; mais on leur a prouvé à coups de fouet qu'il fallait aller

à Hohenlinden, et la nécessité aussi m'a prouvé qu'il faut retourner à Paris. Le postillon craignait que je ne le grondasse. Mais il ne savait pas que les chevaux et moi nous étions également fidèles à nos habitudes, malgré le devoir. J'ai fait mille tristes réflexions sur la manière dont les chevaux et les hommes perdent leur liberté, sur les divers freins qu'on leur met, sur les coups du sort et les coups de fouet […] »

 

Linz aux environs de 1840

Schönbrunn 1850

Balzac profite donc de cet arrêt forcé pour visiter la ville bavaroise. Peut-être se procure-t-il l’un des premiers guides de voyage, rédigé par Adolphe de Shaden et imprimé la même année 1835, pour s’orienter dans la ville qui compte déjà à l’époque environ 3 350 maisons et seize grandes places publiques…

 

Balzac reprend la route après 2 jours de halte à Munich et arrive sans autre encombre à Paris le 11 juin dans la nuit. Il écrit le jour même à Madame Hanska :

 

« Je suis arrivé le 11 à deux heures du matin. Ainsi, en déduisant le temps de mon séjour à Munich, j'ai fait la route en cinq jours. Mais je suis sûr maintenant qu'elle peut se faire en quatre, et qu'on peut aller en onze jours à Wierzchownia.

Je suis arrivé horriblement fatigué, brun comme un nègre et je n'ai pu que me jeter sur un lit et dormir. Je vous écris ce soir selon ma promesse […]. »

 

Alors que Balzac se replonge avec une énergie redoublée dans son travail d’écriture, pour rattraper le retard accumulé à Vienne et pour éponger les dettes de voyage, la famille Hanski s’apprête à rejoindre son domaine en Ukraine…

Balzac sait que le temps des petites escapades pour retrouver sa maîtresse est révolu et son désir de lui être uni à jamais en est d’autant plus renforcé :

 

« Rien ne peut me détacher de toi ; tu es ma vie et mon bonheur, toutes mes espérances. Je ne crois à la vie qu'avec toi. Que peux-tu craindre ? Mes travaux te prouvent mon amour, et ça a été préférer le présent à l'avenir que de venir ici. C'est la bêtise de l'amour ivre, car j'ai reculé, pour jouir de ce moment, de plusieurs mois les jours où tu crois que nous serons libres, plus libres, car libres, oh je n'ose pas penser à cela. Il faut que Dieu le veuille ! Je t'aime tant et tout nous unit si bien que cela sera ; mais quand ? »

 

 

 

 

 

Auberge "Zur goldenen Birne" vers 1830

Salle de bal de l'auberge "Zur goldenen Birne"

Lithographie d' Alexander von Bensa

La renommée de Balzac a franchi les frontières françaises et c’est avec surprise et délectation que l’écrivain découvre la grande admiration que la société viennoise voue à son œuvre.

Des membres de la plus haute aristocratie le prient à maintes reprises d’honorer leurs soirées de sa présence. Le chancelier même, le prince Metternich, l’invite chez lui pour un entretien.

Balzac jubile…

 

Cependant, si ce séjour comble son amour-propre au-delà de toute espérance, il semble peu propice à l’épanouissement de sa liaison avec la belle Polonaise…

Leurs rencontres se bornent pour l’essentiel à des soirées mondaines dans le cercle d’amis du couple Hanski, qui excluent tout moment d’intimité. Peut-être que Madame Hanska, sachant que tout Vienne a les yeux rivés sur Balzac, préfère rester prudente. Peut-être aussi que Monsieur Hanski commence à trouver l’amitié de Balzac, au nom de laquelle il n’hésite pas à parcourir plus de 1 000 kms, quelque peu excessive pour être sans arrière-pensée…

Balzac se sent frustré. D’autant plus que ces obligations mondaines répétées mettent à mal non seulement sa discipline de travail mais aussi ses économies. Très vite à court d’argent, Balzac se fait payer à la Banque Rothschild au nom de son éditeur Edmond Werdet, une avance de 1 500 francs sur son œuvre en cours Le Lys dans la vallée, c’est-à-dire plus de 5 000 euros actuels.

 

Le 31 mai, Balzac visite en compagnie du général-prince Schwarzenberg  le champ de bataille de Wagram qui constituait le but officiel de son voyage en Autriche.

 

Il décide de quitter Vienne le jeudi 4 juin, n’ayant plus le sou et convaincu qu’il n’aura aucune occasion d’enlacer son amante :

 

« Mon Ève adorée, je n'ai jamais été si heureux, je n'ai jamais tant souffert. Un cœur plus ardent que l'imagination n'est vive est un funeste présent, quand le bonheur complet n'étanche pas la soif de tous les jours. Je savais tout ce que je venais chercher de douleurs, et je les ai trouvées.[…]

Allons, mille baisers, car j'en ai une soif que ces petites surprises ne font qu'accroître. Nous n'aurons ni une heure, ni une minute. Ces obstacles attisent une telle ardeur que je fais bien, crois-moi, de hâter mon départ. »

 

Accident de voyage 19ème siècle

La Schrannenplatz à Munich 1835

Munich, en tout cas, ne ravit pas notre voyageur : est-il dans de mauvaises dispositions pour apprécier la ville, est-il rebuté par le nombre d’interdits qui y semblent en vigueur, si l’on en croit le guide ? Son verdict est sévère et sans appel :  

 

« Je ne suis pas content de Munich. C'est par trop de fresques et par trop de mauvaises fresques. Celles du haut plafond de la Pinacothèque valent seules quelque chose, et celles des salles d'en bas de la Kœnigsbau.  Tout le reste est à la hauteur de nos décorations de cafés, à Paris ».

Les amants sont confiants et optimistes quant à leur réunion prochaine et définitive : l’époux Hanski a à présent cinquante-trois ans et sa santé semble fragile…

Qu’en sera-t-il ? Balzac ira-t-il rejoindre pour toujours son amour à Wierzchownia dans un avenir très proche ?

 

 

BALZAC

HANSKA
Association Franco Ukrainienne