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LES VOYAGES D'HONORE DE BALZAC

Wierzchownia enfin !...

Submergé par la tristesse, Balzac a bien du mal à se remettre à son activité littéraire, prostré dans une léthargie qui l’empêche de produire une seul phrase :

 

« Hier, j’ai eu la constance de rester assis à ma table, comme un écolier au piquet, pendant toute la journée, depuis mon réveil jusqu’à mon coucher, sans pouvoir extraire de mon cerveau deux lignes, ni quoi que ce soit qui ressemble à une pensée. »

 

Petit à petit, l’énergie créatrice reprend malgré tout le dessus et Balzac se relance dans la rédaction de ses deux derniers chefs d’œuvre, La cousine Bette et Le cousin Pons, deux romans d’une noirceur qui semble bien refléter son état d’esprit.

Après leur mariage, Anna et Georges sont partis visiter Berlin et Breslau, laissant seule Mme Hanska à Dresde. Fin janvier 1847, enfin décidée à revoir Balzac, elle lui demande de venir la chercher à Francfort, à l’hôtel Weidenbusch, pour séjourner incognito à Paris.

Balzac, en bon moujik transi d’amour, quitte aussitôt Paris le 4 février pour ramener sa dulcinée le 11 février à Paris. Pour la première fois depuis le début de leur relation, ils expérimentent durant plus de deux mois une vraie vie commune de couple dans l’appartement loué par Balzac rue Neuve-de-Berry. Les journées s’écoulent tendrement, ponctuées de promenades dans les quartiers de Paris et de sorties à l’Opéra…

Début mai, Balzac raccompagne Mme Hanska à Francfort, en passant par Forbach. Il est de retour à Paris le 13 mai, fourbu de fatigue.

 

Par une lettre datée du 30 juillet, Balzac reçoit enfin l’autorisation de la rejoindre à Wierzchownia. L’écrivain ne perd pas une minute.

Il s’occupe tout d’abord de rassembler une somme d’argent suffisante pour couvrir le voyage. Son éditeur lui concède une avance de 4 000 francs en échange d’un dépôt de garantie de 15 actions des chemins de fer du Nord.

Le 21 août, il retire son passeport à l’Ambassade de Russie auprès du même chargé d’affaires qu’en 1843, Nicolas Kisséleff, qui lui remet de même une lettre de recommandation pour les douanes russes.

Il consulte enfin avec attention les trajets, horaires et tarifs des trains dans le Journal des Débats Politiques et Littéraires et pour plus de précaution, va en demander confirmation à l’Office des voyageurs, situé Place de la Bourse. Le 5 septembre enfin, il se met en route pour le grand voyage de près de 3 400 kms…

 

Il quitte Paris par le train de 8 heures du soir, en Gare du Nord. Celle-ci fut inaugurée en juin 1846, à l’occasion de la mise en service de la totalité de la ligne Paris-Lille.

Le train passe par Valenciennes et fait une halte à Bruxelles. Si Balzac s’inquiétait de ne connaître aucun mot d’allemand à part « Milk » (lait), il a la chance de faire des rencontres très utiles tout au long du voyage : à la gare de Bruxelles, il tombe par hasard sur Mme Kisséleff, dont il a fait la connaissance lors du séjour à Bad-Homburg avec Mme Hanska et qui s’apprête à rejoindre sa résidence en Allemagne. Au grand soulagement de Balzac, ils font donc ensemble le trajet en train jusqu’à Cologne, en passant par Liège et Aix-la-Chapelle.

Balzac passe la nuit du 6 décembre dans la ville avant de reprendre le train le lendemain pour Hamm, en passant par Düsseldorf.

Au moment de récupérer ses bagages à Hamm pour poursuivre son périple en Schnell-post, Balzac, sans doute seul voyageur français, semble paniqué par cette foule étrangère qui s’agite autour de lui et contre laquelle il peste :

 

 « On parle de la furie française, on parle de chasse-neige, rien n’est comparable aux tempêtes de l’égoïsme que développent les voyageurs »

 

Heureusement, il est encore une fois pris sous l’aile d’un voyageur bienveillant de langue allemande, rencontré par hasard. C’est ainsi qu’il fait le trajet en Schnell-post puis Extra-post jusqu’à Hanovre, où il doit reprendre le train, avec un certain Docteur Roth, médecin de l’Ambassade d’Autriche. Sa compagnie est d’autant plus agréable à Balzac qu’il parle très bien français, ayant vécu quelques années en France, et surtout qu’il se révèle être un collectionneur fort instruit sur les porcelaines et céramiques… 

Château de Wisniowiec 1850

Gare du Nord 1846

Quant aux services de transports allemands, Balzac n’adoucit pas le jugement qu’il en portait déjà en 1843, à son retour de Saint-Pétersbourg. Il considère que « l’Allemagne… c’est le pays le plus tire-laine qu’[il] sache » et que les allemands « semblent avoir plusieurs jours à eux dans la journée, ils ont l’air de pouvoir faire des emprunts sur l’éternité. » !...

 

Le 8 septembre à Hanovre, il monte à nouveau dans le train, en compagnie du Dr Roth. Ils traversent les villes de Magdebourg, Berlin puis Breslau. Le cher docteur, devant continuer son chemin vers Vienne, confie alors Balzac aux bons soins d’un autre voyageur rencontré par hasard, et qui s’avère être le frère du consul russe à Cracovie.

C’est en sa nouvelle compagnie que Balzac atteint en train Gleiwitz, alors ville de Silésie puis, à bord de la diligence, Cracovie le 9 septembre après-midi.

Balzac y admire la cathédrale et les nombreuses églises qui, selon lui, égalent en beauté les églises baroques romaines. Il est nettement moins élogieux sur la ville même qu’il qualifie de « cadavre d’une capitale »…

 

Le lendemain, Balzac traverse la Galicie à bord de la malle-poste en direction de Brody. Il est frappé par la misère qu’il rencontre le long des chemins :

 

« Sur tous les chemins, des spectres affamés, et qu’on chassait à coup de fouet, venaient assaillir les voitures, d’où tombaient, disons-le, d’abondantes aumônes ».

 

Il s’arrête au château de Przeworsk, invité à dîner par le prince Henri Lubomirski, un parent de Mme Hanska. Puis il poursuit son chemin pour arriver à Brody le 11 septembre au petit matin. Cela fait sept jours qu’il est parti de Paris. 

Il descend à l’hôtel de Russie, qui lui apparaît peu engageant :

« Nos prisons sont d’un aspect plus réjouissant que celui des chambres de l’auberge intitulé l’hôtel de Russie, le premier hôtel de Brody ».

Mme Hanska, quant à elle, rejoint ses terres ukrainiennes en faisant une halte tout d’abord au château de Bakonczyce appartenant à la mère de Georges, puis au château de Wisniowiec, près de Radziwilloff, domaine du frère de Georges, André Mniszech. De nouveau en compagnie de sa fille et de son gendre, elle retrouve enfin, fin juin 1847, sa résidence de Wierzchownia, après une absence de plus de deux ans et demi…

 

En attendant que sa bien-aimée lui donne l’autorisation de venir en Ukraine, Balzac use l’énergie qui lui reste à superviser les travaux de la maison Rue Fortunée, qui s’avèrent être assez conséquents et à acquérir toutes sortes d’objets de décoration. Il rend compte d’ailleurs consciencieusement à Mme Hanska des dépenses faites sur le « trésor louloup », en la convaincant immanquablement de son flair de bricabracomane éclairé…

 

Journal des Débats du dimanche 15 août 1847

L’arrivée de Balzac coïncide avec le Nouvel An Juif et le voyageur ne trouve que portes closes. Pris en charge jusqu’à maintenant, l’écrivain sent que les difficultés du voyage vont réellement commencer :

 

« Pour moi, mon voyage ne commençait qu’à Brody, car les cent lieues qui séparent Berditcheff de Brody me paraissaient plus difficiles à franchir que les sept cents lieues de Paris à Brody »

 

Encore une fois, un heureux hasard veut que le consul de Russie à Brody loge dans le même hôtel que Balzac. Il accepte de rédiger une lettre à l’attention du directeur des douanes russes, le Général Hackel, pour lui demander si notre voyageur est en règle pour passer la frontière. Dès le retour positif de sa requête, l’aubergiste prête voiture et chevaux à Balzac pour rejoindre Radziviloff dans la journée.

Balzac décrit la ville frontalière comme un « amas de cabanes en bois qui se tiennent debout par une faveur spéciale de la Providence envers la Russie. Pas un mètre de pavé, toutes les voies sont de terre battue. ».

Il passe néanmoins une soirée réconfortante dans la demeure du Général.

 

Le lendemain soir, accompagné par un soldat mis à disposition, il s’embarque pour Berditchev, à bord d’une kibitka, « voiture de bois et d’osier, traînée avec une vélocité de locomotive,[qui] vous traduit dans tous les os les moindres aspérités du chemin avec une fidélité cruelle ».

 

Ils traversent les villes de Dubno, Jitomir et arrivent à Berditchev le 13 septembre à midi.

Là encore, le verdict de Balzac est tranchant :

 

« Je vis avec étonnement les maisons dansant la polka, c’est-à-dire inclinées toutes, les unes sur la hanche droite, les autres sur la gauche, quelques-unes donnant du nez, la plupart disloquées, beaucoup d’entre elles plus petites que nos baraques de foire, et propres comme des toits à porcs. C’est un spectacle tellement inattendu pour l’Européen, pour un Parisien, qu’il faut le voir répété par plusieurs villes avant de s’y habituer.»

 

Ne trouvant aucun autre moyen de transport, Balzac termine bien piteusement les 60 kms restants le séparant de Wierzchownia à bord d’un bouda, «panier oblong posé sur une perche accompagné de quatre roues ». Il découvre alors un paysage « de vraies steppes, car l’Ukraine commence à Berditchev. C’est le désert, le royaume du blé, c’est la prairie de Cooper et son silence ».

 

 

                                                  

Si l’extérieur a des allures princières, Balzac découvre un intérieur beaucoup plus austère : beaucoup de pièces du château sont meublées au minimum, aucune tenture ne vient décorer les murs, le chauffage est assuré par de la paille brûlé dans des poêles. On peut imaginer ce que doit y être la vie en plein hiver…

Les services variés de plus de 1 000 serfs et de 300 domestiques assurent une complète autarcie aux habitants du domaine.

 

Balzac, exténué, s’installe dans l’appartement que lui destine Mme Hanska, « un délicieux petit appartement composé d’un salon, un cabinet et une chambre à coucher ; le cabinet est en stuc rose, avec une cheminée, des tapis superbes et des meubles commodes, les croisés sont toutes en glace sans tain, en sorte qu’[il] voi[t] le paysage de tous les côtés. »

 

Après quelques jours de récupération, Balzac se rend à Kiev, à 150 kms de là, pour régulariser son permis de séjour auprès du Général Bibikoff, gouverneur général de Kiev.

Il semble que l’écrivain n’ait pas été ébloui outre mesure par la ville ukrainienne, qu’il nomme pourtant curieusement « la Rome du Nord ». Son seul commentaire se résume à : « C’est beau à voir une fois »… Il paraît bien plutôt avoir été séduit, dans sa vanité, par un riche paysan qui lui confie avoir lu tous ses ouvrages et brûler un cierge pour l’écrivain toutes les semaines !

 

 

Balzac savoure ce séjour à Wierzchownia, l’univers de sa tendre aimée. Il passe les journées en toute tranquillité, profitant du moment présent, bien loin des affaires compliquées et des créanciers parisiens.

S’il consacre peu de temps au travail littéraire, sa manie incurable de la spéculation ne le laisse pas en paix : l’observation des forêts entourant le château fait germer l’idée d’exploiter les chênes pour approvisionner en traverses tous les chemins de fer européens en construction… Projet aussi vite abandonné, face au manque de transports de la marchandise.

Balzac décide cependant de rentrer à Paris plus tôt que prévu, sans doute préoccupé par les affaires qu’il y a laissées en cours, mais aussi peut-être parce que Mme Hanska ne semble absolument pas décidée à l’épouser.

Trois heures et demie plus tard, Balzac aperçoit enfin le château de Mme Hanska, « espèce de Louvre, de temple grec, doré par le soleil couchant, dominant une vallée », au milieu d’un immense parc de plus de 21 000 hectares, le tout posé au milieu de nulle part.

C’est donc en plein hiver russe, par des températures avoisinant les moins 25 °, que Balzac se met courageusement en route pour le retour, fin janvier 1848 :

 

« Je vais faire ce voyage par un tel froid qu’il faut prendre toutes sortes de dispositions […], je viens d’essayer un manteau à mettre par-dessus la pelisse, qui est comme une muraille. Il y a quelques jours, en me promenant en traineau, je me suis aperçu que la pelisse de renard de Sibérie était comme une feuille de papier brouillard devant ce froid terrible »

 

Comme à l’aller, il parcourt la distance jusqu’à Berditchev en bouda, puis continue sans doute en diligence jusqu’à Lviv (anciennement nommée Leopol). De là, il gagne Cracovie où il monte à bord du train le menant à Breslau le 6 février. Ne résistant pas au plaisir des antiquités, il fait un crochet par Dresde où il « rend visite » à Louis Wolf, antiquaire du roi de Saxe.

Le 11 février, il est à Francfort, puis effectue un nouveau détour pour rencontrer l’antiquaire Schwaab à Mayence.

Le 15 février, il prend le train à Francfort pour rejoindre Paris et sa nouvelle demeure Rue fortunée.

 

Une semaine plus tard, la Révolution de Février 1848 éclate…

La grande synagogue de Brody vers 1900

Kibitka 19ème siècle

Berditchev à la fin du 19ème siècle

Le château de Wierschownia

Kiev 1890 :

entrée du monastère Laure des Grottes

Kiev fin du 19ème siècle : artère principale

BALZAC

HANSKA
Association Franco Ukrainienne